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ARTICLE MAI 2008

 

Changement : moyen ou fin en soi ?

 par Norbert MACIA

 

 

            1- Conduire ou accompagner le changement.

 

 

            De quoi parle-t-on exactement lorsque que l'on « conduit » ou « accompagne » le changement ?

Une observation des us et coutumes du « système-monde-coaching » nous permet de constater que « conduire le changement » se rencontre plus fréquemment que « accompagner le changement » ; et quand bien même, l'une et l'autre expression seraient d'égale récurrence, il arrive, plus de fois qu'il ne serait  peut-être souhaitable, que l'une et l'autre soient entendues comme du « pareil au même ».

Il semble pourtant qu'il n'y retourne pas de la même chose.

En effet, il y a dans « conduire le changement » ou « accompagner le changement » une différence d'intention.

« Conduire », c'est bien mener quelqu'un (ou quelque chose) quelque part ; mais aussi, ce faisant, « diriger », tout en menant. Nous sommes alors, de fait, « aux commandes » de l'autre (ou du projet) qui se meut dans le sillon que nous traçons pour lui.

« Accompagner » offre une tout autre dimension, car il y a bien, au travers de l'idée de mouvement -toujours présente dans les deux propositions- une action supplémentaire qui concerne l'action de : « se joindre à quelqu'un pour aller où il va en même temps que lui, aller de compagnie avec. » (Dictionnaire d'usage). Non plus un sillon, mais deux, plus ou moins parallèles.

En pratique, marchons-nous devant ou à côté d'autrui ?

Sommes-nous sensibles (conscients ?) au changement, ou à tout ce qui pourrait -de près ou de loin- nous suggérer l'idée que « ceci ou cela pourrait nous amener ici et là » ?

Le changement nous est aujourd'hui fréquemment montré du doigt, sur un ton de « suivez-y, c'est par là que cela se passe »...et nous avons souvent le réflexe (conditionné ?) de suivre.

Dans notre joli monde d'injonctions, il est un zénith que nous avons, je crois, atteint, qui consiste en une surenchère du commandement à être ou devenir quelqu'un que nous ne soyons pas déjà ou que nous ambitionnerons plus ou moins secrètement d'être.

Ainsi, l'altérité nous est promise non sur le mode de la « rencontre » mais bien sur celui de l'« injonction » eschatologique. C'est parce que vous deviendrez comme ceci ou comme cela que vous arriverez à ceci ou à cela.

C'est ainsi, par exemple, qu'au travers de notre « climatique audiovisuelle », les injonctions pleuvent comme giboulées en mars (et en mai aussi !) : c'est parce que nous utilisons des produits cosmétiques dont les slogans publicitaires vantent de prophétiques résultats que l'illusion du changement perdure.

Essayez de prouver que tel produit n'a pas contribué à ce que vos cheveux gagnent (ou ne gagnent pas), chaque jour, en « luminosité » ou en « effet soyeux »... Vous allez donc changer...et de plus, souvenez-vous, « parce que vous le valez bien » !

Mais à bien y réfléchir justement, qu'est-ce que ce changement  dont tout nous vante les louanges ?

En matière d'accompagnement professionnel, il semblerait que le changement soit un véhicule, un moyen. Ne parle t-on pas de « conduire le changement » ou de « conduite du changement » ?

Le changement ne serait donc plus une fin en soi ?

Si le changement est un moyen pour cheminer d'un état à un autre état, ce « déplacement » est-il la garantie d'un véritable changement,  en soi ?

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » nous dit le sage Héraclite.

Pourquoi ? Le même fleuve a-t-il changé à ce point entre les deux immersions ? Avons-nous abordé le même fleuve dans des dispositions tellement différentes, entre les deux fois, que celles-ci ne peuvent plus qu'être considérées comme des fois uniques  indépendamment du fleuve qui, lui, serait resté le même ?

Les points de vue diffèrent-ils en fonction du regard que nous portons sur le monde, ou est-ce notre regard au monde qui peut différer d'un point de vue à un autre ?

Lorsqu'un coach accompagne un coaché (pour ma part, je préfère « accompagner » à « conduire ») d'un point A de sa réflexion à un point B, ce coaché a-t-il pour autant changé son regard au monde (c'est-à-dire voit-il la réalité autrement ? ) ; ou bien, est-ce la réalité qui s'impose à lui de différentes manières  en modifiant, par contre-coup, son regard au monde ?

Les poètes sont, depuis fort longtemps, les témoins de ces étranges cheminements.

Voici ce qu'écrit le poète Antonio Machado :

« Tout passe et tout demeure... mais notre affaire est de passer... de passer en traçant des chemins... des chemins sur la mer...voyageur, le chemin c'est les traces... de tes pas...c'est tout; voyageur...il n'y a pas de chemin...le chemin se fait en marchant...le chemin se fait en marchant...et quand tu regardes en arrière...tu vois le sentier...que jamais...tu ne dois à nouveau fouler...voyageur! il n'y a pas de chemin...rien que des sillages sur la mer... ».

Si nous « conduisons » le changement, nous considérons-nous comme seuls responsables du changement en cours, adressé, ou bien ce processus -dirigé- n'est-il pas susceptible de nous changer tout autant que les personnes à qui il était originairement adressé ?

Sommes-nous réellement, dans ce cas, en situation de « conduite du changement » ?

Nous prétendons plus facilement (car intentionnalité oblige) « toucher » une personne, que réaliser que cette même personne nous « touche », tout autant, au moment même où nous la touchons.

Ne disons-nous pas plus facilement d'une personne « elle a changé à mon contact », plutôt que « elle m'a changé à son contact » ?

 

           Permettez-moi, à présent, d'avancer une hypothèse : le changement, tel qu'il est généralement présenté au travers des approches dites de « conduite » ou d'« accompagnement », ne me semble pas répondre véritablement à un changement de fond (plus proche à mon sens de la notion d'accomplissement), mais bien plus à quelque chose relevant de l'agencement singulier (ou nouveau) par rapport à un état antérieur.

Ne sommes-nous pas en « recherche » lorsqu'il s'agit de « conduire le changement » ? N'avons-nous pas des objectifs à atteindre ?

J'illustrerai cette idée en reprenant le très bel échange, qui suit, entre les deux principaux protagonistes (Govinda et Siddhârta) du roman d'Hermann Hesse « Siddhârta ».

« Quand on cherche, reprit Siddhârta, il arrive facilement que nos yeux ne voient pas l'objet de nos recherches ; ou ne trouve rien parce qu'ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu'on ne songe toujours qu'à cet objet, parce qu'on s'est fixé un but à atteindre et qu'on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercheur dit avoir un but. Mais, trouver, c'est être libre. C'est être ouvert à tout, c'est n'avoir aucun but déterminé. Toi, vénérable, tu es peut-être en effet un chercheur ; mais le but que tu as devant les yeux et que tu essaies d'atteindre t'empêche justement de voir ce qui est tout proche de toi ». Siddhârta, Hermann Hesse, p148.

Agencement singulier, recherche, d'un état autre que l'état, nôtre, actuel.

Fuite, aussi, dans un certain sens, de l'actuel vécu sous le coup de l'angoisse ou de l'insatisfaction et déterminé par l'injonction « changer ».

Carence du « comprendre ».

Opposition possible, voire probable, entre savoir et sagesse. Savoir l'état nouveau, promis, par l'éloignement, de fait, de l'état actuel (l'injonction sera alors « vers l'état désiré ») et impossibilité, de fait, d'« habiter », de « résider auprès de », de « comprendre » l'état actuel.

De la même façon qu'il est possible de trouver sans chercher, il est tout aussi possible de chercher sans trouver.

Mais, peut-on chercher et trouver, trouver et chercher ?

Le véritable changement est peut-être, s'il a lieu d'être, une transition, mais aussi et paradoxalement, une coordination, ou mieux encore, un état entre deux stations : quelque chose comme une passerelle ou un pont.

Entre « chercher » et « trouver », « trouver » et « chercher », c'est bien, je crois, la conjonction de coordination « et » qui est importante, car à défaut : pourquoi  « chercher » ? pourquoi  « trouver » ?

 

      

           2- Conduite de vie et accomplissement.

 

           Voici une similitude que je souhaiterais, à présent, mettre en jeu : similitude entre l'expression -très actuelle- de « conduite du changement » et une expression beaucoup moins usitée de nos jours, qui est celle de « conduite de vie », mais qui n'est pas sans faire, non plus, écho à l'expression anglo-saxonne de « life coaching ».

Or, il est à noter que l'expression « conduite de vie » est la traduction allemande de Lebensführung, qui est l' « expression centrale de la sémantique du sociologue allemand Max Weber, qui peut être considérée comme un équivalent d' ‘'éthos'', d' ‘'habitus'', ou encore de ‘'style de vie'' (...) ». Dictionnaire des concepts philosophiques, Michel Blay, éditions CNRS, p138.

Une conduite de vie est toujours déterminée en regard d'un « type de pratiques rapportées à un champ déterminé » ou encore d'une « unité du comportement d'un groupe social dans l'ensemble de ses pratiques et manifestation », Ibid. p138.

Ce qui peut se transposer ici, par, ce qui est à partir du XIX siècle, un certain « esprit du capitalisme » ou une certaine manière de « penser l'histoire universelle, établir l'originalité de la civilisation occidentale ». Dictionnaire des œuvre politiques, François Châtelet, Olivier Duhamel, Evelyne Pisier, éditions PUF, p1206.

C'est en effet, précisément, parce que le problème est pensé sous l'égide du « on » (la société, le groupe, la civilisation...) que l'on met en avant, que la problématique du « je » (la personne) apparaît comme en retrait.

La conduite de vie ne peut être pertinente qu'au regard de règles communes qui définissent et garantissent le contrat social de la vie en groupe. Il y a donc un déplacement et une récupération du « je » par le « on », au détriment du « je ».

 

           Ainsi, le changement peut-être pensé comme passage entre deux états, mais ce passage peut, toutefois, produire des effets qui pourront être, ou n'être pas, la cause d'un changement structurel (ou de fond).

Changement de type 2  à venir ?

On peut imaginer que le changement soit aussi simple « déplacement » ou « évitement », et ce malgré les formes « symptomatiques » que prendrait le dit mouvement.

Le regard phénoménologique du philosophe Martin Heidegger nous ouvre à une perspective  existentielle : « Existentiellement, l'authenticité de l'être-soi-même est sans doute refermée et refoulée dans l'échéance, mais cette fermeture est seulement la privation d'une ouverture qui se manifeste phénoménalement dans le fait même de la fuite du Dasein [l'être-homme] devant lui-même. Dans le devant-quoi de la fuite, le Dasein se ‘'confronte'' justement à lui ». Etre et Temps, Martin Heidegger, édition numérique, traduction Emmanuel Martineau, p154-155.

Proposition de retranscription possible, appliquée à la conduite du changement : il est, peut-être, une manière de ne pas s'accomplir soi-même, consistant à conduire les autres dans « ce qui se fait », précisément parce que « c'est ce qui se fait », ou pire, parce qu'« on à toujours fait comme ça », sans questionner ce que j'appelle les indéfinitudes, c'est-à-dire ces habitudes que l'on prend sous le mode indéfini et injonctif du « on ».

Si l'accomplissement est un processus qui aboutit à quelque chose, à partir de quelque chose, ce « devant-quoi » il en retourne est peut-être à l'origine même de l'évitement de la conduite de soi (accomplissement) au travers de la conduite des autres.

En ce sens, et en ce sens phénoménologique singulier, l'évitement caractérise l'être de l'Homme (Dasein) comme ne voulant pas à « avoir à être le là » : c'est-à-dire le temps et le lieu de son accomplissement, au devant de lui-même.

Temps et lieu nécessaires à un travail d'accomplissement de soi au travers de situations vécues et élaborées « avec » l'autre, les autres, coachs, coachés, superviseurs, thérapeutes.

L'angoisse que génère nos « temps modernes » et la fuite de celle-ci dans la l'affairement ou le divertissement, qui caractérisent, quant à eux, l'avenant technologico-spectaculaire de ce siècle en cours, poussent l'Homme à améliorer et perfectionner ses propres moyens de contrôle sur l‘«extérieur » ; ce qui le laisse souvent en « déchéance » intérieure, c'est-à-dire « sans abris » vis à vis de lui-même.

Or, il n'est aucune forteresse qui ne puisse résister trop longtemps à un assaut depuis l'intérieur.

C'est ce même souci de contrôle, via la technologie planétaire adressée aux hommes, qui nous glisse, par dessous le manteau, une sinueuse proposition de « changer »; et, en ce sens, il n'est point encore besoin d'être fou ou considéré comme tel, pour constater le rapprochement, de l'une avec les autres, ce qui a pour première incidence la réduction de La distance entre technologie et genre humain, ce qui a pour seconde incidence l'aliénation (au sens de distanciation) progressive du second vis à vis de ses semblables au nom d'une certaine idée du progrès, du groupe aussi.

A trop vouloir s'occuper des choses, on s'occupe moins des hommes.

Guy Debord avait raison.

« L'homme séparé de son produit, de plus en plus puissamment produit lui-même tous les détails de son monde, et ainsi se trouve de plus en plus séparé de son monde. D'autant plus sa vie est maintenant son produit, d'autant plus il est séparé de sa vie. » La société du spectacle, Guy Debord, 1967, 33.

La technologie mondiale spectaculaire, toujours sous contrôle de l'Homme, opère ainsi une telle dévotion sans failles (à son maître) qu'elle en devient suspecte, alors que lui, orgueilleusement aveugle, lui sourit et conduit le changement.

L'Homme nouveau arrive, certes, mais il marche sur la tête.

 

                Questionner le changement, comme moyen ou fin en soi, c'est aussi entrer discrètement par la petite porte du grand-spectacle-ambiant afin d'y tenter un discernement, une mise en perspective, y voir peut-être, sans détournements ni artifices, à quelle hauteur nous y contribuons nous mêmes, quotidiennement, dans notre profession de coach, et au-delà...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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