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ARTICLE AVRIL 2008

 

Formes intelligibles et disponibilité

 par Norbert MACIA

 

 

 

           1- Disponibilité.

           

           N'avez-vous pas remarqué comme il arrive fréquemment, qu'à un problème posé nous ne trouvions la réponse qu'après avoir cessé de la rechercher volontairement ?

Certains affirment qu'il suffit de « lâcher-prise » pour trouver la solution ou s'en remettre au hasard. Quelques croyances familiales, puisant largement dans la pensée magique, vont également dans ce sens. J'ai le souvenir d'avoir vu ma grand-mère conjurer le sort pour retrouver un objet égaré, en faisant un nœud à une serviette de table. Il suffisait, en effet, de « nouer la queue du diable » pour que ce dernier daigne nous restituer l'objet perdu peu de temps après.

Pour accompagner cette réflexion et illustrer le propos, je souhaiterais, à présent, vous relater une histoire que j'ai vécu il y a peu de temps de cela et qui de fait « a posé problème ».

L'histoire commence donc par un beau et frais matin de mars, annonciateur d'énergie et de bonne humeur (dit-on) à l'initiative duquel, mon amie et moi-même, décidons de nous enquérir d'un nouvel ordinateur récemment rencontré, en image, au hasard d'une publicité volatile, de celles qui migrent périodiquement (une fois par semaine au moins) et viennent se poser délicatement au fond de nos boîtes aux lettres pour y nidifier.

L'achat de l'objet étincelant de mille feux se concluant dans la joie et le partage, je décidai, afin d'alléger mon amie du fardeau de l'installation et de la question de la mise en réseau avec notre premier ordinateur en fonction, de « prendre les choses en mains ».

C'est à ce moment là que les « choses se compliquent un peu » car il m'arrive parfois de croire (à chacun ses croyances après tout) que certaines choses « savent des choses d'elles-mêmes que nous ignorons d'elles ».

Plus concrètement : l'ordinateur ‘A' (appelons-le comme cela car c'est la premier appareil acheté) est connecté, via un câble USB, à Internet. L'ordinateur ‘B' (celui qui est venu après ‘A') dispose d'un système WIFI embarqué, et peut donc se connecter en réseau à l'ordinateur ‘A'.

Comme certains d'entre vous le savent, lorsque que l'on veut raccorder un ordinateur en mode WIFI sur un réseau protégé (dit « en structure ») celui-ci vous demande, avec empressement et répétition, une clé de sécurité dite « clé WEP »... ou autre chose selon les cas.

C'est alors que je crois, en mon âme et conscience, que cette information n'étant pas à proximité, se trouve certainement dans ma cave, soigneusement rangée dans l'emballage d'origine du modem de l'ordinateur ‘A'.

Je m'exécute donc à présent, et dans une énergie redoublée les actions fusent :  « soulever », « cadrer », « regarder dedans », « regarder autour », « stabiliser », « vérifier », « localiser », « focaliser », « transformer », « discerner »...

Quelques temps après, la cave est sans dessus-dessous et mon problème est toujours là : aucune présence de l'objet recherché alors même qu'il me semble impensable que le dit objet se trouve ailleurs.

Je me relâche, me détends, aidé par l'épuisement qui me convoque irrémédiablement, en fin de compte, au doute et à l'angoisse. Puis tout à coup, un mot, un seul, me revient violemment à l'esprit, comme un boom-rang : « impensable ».

 

Pourquoi « impensable » ?

 

Pourquoi serait-il « impensable » que l'objet ne se trouvât pas ailleurs ?

Un problème n'est pas, fondamentalement, quelque chose qui ne fonctionne pas ou plus, mais bien quelque chose qui fonctionne autrement, différemment du fonctionnement habituellement attendu qui, lui, est sous-tendu par un conditionnement cognitif, c'est-à-dire un circuit fermé.

Un problème peut donc, aussi, se penser comme une proposition (offre implicite) de connaissance nouvelle car il nous invite à la réflexion et à l'ouverture, mais il est aussi une demande (explicite) car il requiert une compréhension autre et une issue.

Pour revenir à notre histoire, le problème n'était donc pas le lieu où l'objet était hypothétiquement rangé mais bien ma croyance en ma perception : la solution se trouvant à un endroit précis. Une focalisation qui s'est traduite par une impasse.

Une plus grande « disponibilité » face à cette sollicitation (la relation à l'objet) m'aurait conduit à envisager plusieurs possibilités en lieu et place d'un unique possible. J'aurais alors rapidement retrouvé l'objet dans mon bureau, car ma logique m'aurait conduit, en premier lieu, à chercher dans mon bureau avant d'envisager de pousser mes investigations jusqu'à la cave (endroit beaucoup moins accessible).

Je n'ai pas, non plus, manqué de logique car l'objet aurait pu (après tout), comme beaucoup d'autres objets, être dans la cave tout aussi bien que dans le bureau. J'ai donc manqué de disponibilité à ma réflexion.

 

            Ceci nous conduit à envisager une notion fondamentale qui peut être transférée de l'objet au sujet : la notion de disponibilité.

Le philosophe Henri Maldiney nous en parle remarquablement au travers des concepts de transpassabilité et transpossibilité.

Ce que Maldiney évoque sous les termes du couple « possible-passible » renvoie à des distinctions héritées de la philosophie médiévale.

Je cite : « Ces distinctions que la philosophie médiévale n'a cessé de multiplier tournent autour d'une opposition majeure : celle de l'« intellect possible » et de l'« intellect agent ». « Possible » y est pris en deux sens hérités d'Aristote. Il signifie d'une part « en puissance » par opposition à « en acte », c'est-à-dire « en œuvre », d'autre part réceptif ou passif par opposition à actif et créateur. » (Henri Maldiney, Penser l'homme et la folie, De la transpassabilité).

 

Nous pouvons donc, à partir de ces indications, décliner quatre mouvements de la pensée liés à la notion de disponibilité :

1-Une pensée réceptive aux formes intelligibles disponibles.

2-Une pensée active vis à vis du monde environnant.

3-Une pensée répétitive. Celle-ci peut tout aussi bien inclure une notion de « première fois », qui ne peut se penser quant à elle (comme l'a fait remarquer Vladimir Jankélévitch) sans la notion de « deuxième fois » car nous retomberions alors dans l'idée de « dernière fois » ou de « fois unique ».

4-Une pensée définitive ou créative, que je différencie de la pensée répétitive en ce sens qu'elle induit la notion de « nouveauté » se détachant alors du mode de la répétition.

 

« Faire un présent nouveau  de tout moment donné » (Henri Maldiney).

 

La disponibilité (ou disposition d'être) a donc quelque chose à voir et à faire avec ces mouvements de la pensée qui, elle, pense par formes, c'est-à-dire est l'« intelligence des intelligibles [ou formes] ». Or, ces « formes intelligibles » desquelles la pensée puise le substrat de son processus sont liées au monde sensible et perceptible des choses et des êtres.

Elles impriment, de fait, la pensée et conditionnent le rapport à l'environnement mais elles peuvent tout aussi bien accroître la puissance de la pensée lorsque nous arrivons à les percevoir dans leur pouvoir agissant.

Une des difficultés de l'ouverture à l'« autre » réside dans le recours, souvent inconscient mais parfois considéré, à des conceptualisations ou modélisations internes (en circuit fermé). Nous sommes alors « à côté de l'autre » et non « avec l'autre » (en circuit ouvert).

Ces modélisations sont convoquées afin d'échapper à l'angoisse que génère une véritable ouverture à l'altérité ou aux possibilités nouvelles. C'est très vrai dans les relations intimes. Tant que l'« autre » est envisagé comme nous aimerions qu'« il » ou « elle » le soit, nous passons alors à côté d'« il » ou « elle » et nous passons à côté de nous mêmes : le nous qui aurait pu nous ouvrir à la différence, aux possibles.

 

Mais alors, « qu'en est-il du possible ? »

 

Maldiney nous guide à nouveau : « (...) « possible » parce qu'il n'est que puissance est, au sens propre du terme, « passible ». (...) « Passible » signifie « capable de pâtir, de subir » ; et cette capacité implique une activité, immanente à l'épreuve, qui consiste à ouvrir son propre champ de réceptivité. » ibid.

Nous pourrions donc avancer l'hypothèse de deux formes d'intelligence distinctes  que je présenterais ici comme « intelligence écran » et « intelligence filtre », faisant elles-mêmes écho aux termes de gnosique (domaine de la connaissance) et pathique (domaine du ressenti).

 

            2- Intelligence écran.           

           

           Cette forme d'intelligence serait celle qui prédominerait dans les instants ou le mouvement de la pensée se ferme au monde intelligible extérieur pour ne fonctionner qu'en « circuit-fermé ».

Percevant ou ne percevant pas les formes intelligibles du monde environnant, cette forme de pensée procéderait par processus-écran : c'est-à-dire une réflexion (au sens du miroir réfléchissant l'image) de la forme intelligible à partir des données déjà existantes intrinsèquement et sans incorporation depuis l'extérieur, d'où l'image d'un « circuit-fermé ».

Dans mon exemple précédemment cité, je déduis que l'objet recherché se trouve dans la cave car j'ai en moi la certitude (forme intelligible fermée) que la cave est le lieu où tous les objets perdus ou égarés se retrouvent, et ce sans exception. La forme intelligible que je traduis par « cave » mobilise en moi une intelligibilité fermée, structurelle, acquise, et ne peut solliciter mon intelligence (en écran) d'aucune autre façon. Aucune autre possibilité que celle qui prévaut à ce moment là : une cave est un endroit clos où l'on enferme les objets encombrants, inutiles au quotidien, et dont la sollicitation exceptionnelle ne permet pas d'envisager l'idée même qu'un objet de telle nature puisse séjourner en tout autre endroit.

 

            3- Intelligence filtre.

 

           Cette forme d'intelligence prédominerait dans les instants de créativité, réceptivité ou émotivité. Percevant les formes intelligibles du monde environnant, cette forme de pensée composerait par processus-filtre : une inclusion de la forme intelligible extérieure, en partie ou en totalité, à partir des données existantes intrinsèquement et extrinsèquement, engendrant un processus de métabolisation et de restitution, d'où, l'image d'un « circuit ouvert ».

Dans mon exemple, j'aurai pu, dans un premier mouvement, considérer ma première appréhension (la cave est le lieu où tous les objets perdus ou égarés se retrouvent, et ce sans exception), puis dans un deuxième mouvement, me dire que cela -en soit- ne saurait être une garantie suffisante pour retrouver le dit objet et résoudre mon problème. Cela m'aurait alors, peut-être, conduit à prendre le temps de développer une troisième forme intelligible qui m'aurait permis de me reconnecter au vécu physique et expérientiel de la situation originaire : je n'ai jamais rangé l'emballage du modem dans la cave, celui-ci a toujours séjourné dans mon bureau car il y a quelques mois de cela, je m'étais dit que « cela pouvait toujours être utile de le ranger dans le bureau en cas de besoin ».

L'information avait donc, elle même, subi une substitution de fait : j'avais remplacé, dans mon esprit, la forme intelligible « cela pouvait toujours être utile de le ranger dans le bureau en cas de besoin » par « la cave est le lieu où tous les objets perdus ou égarés se retrouvent, et ce sans exception».

Il est également important de préciser que ces deux modes d'intelligence ne s'excluent pas l'un, l'autre. L'être humain n'étant -précisément- pas une chose, est un être de l'alternance, de la permanence dans le déséquilibre. Toute tentative de réification de sa nature, tend, alors, à le dénaturer.

 

 

             Formes intelligibles et disponibilité sont donc au cœur de tout dispositif relationnel, que celui-ci concerne un objet ou un sujet, déterminant la relation elle-même, elles sont irrémédiablement entrelacées à notre propre rapport intime au temps par lequel bat la mesure de toute expression du vivant.

Le rapport au temps est, dans une perspective phénoménologique et plus particulièrement heideggerienne, caractérisé par le souci. (Etre et temps, Première section, Chapitre VI : Le souci comme être du Dasein). C'est bien de la préoccupation vis à vis de l'objet manquant que découle toute l'histoire précédemment citée, et c'est bien à partir de l'angoisse générée par la situation que le dit objet a été retrouvé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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