Vous êtes ici : Articles > S.Humaines et Phénoménologie

 

Tags :  Articles sur le coaching - Article sur le coaching - Articles sur la philosophie - Article sur la philosophie - Articles coaching et philosophie - Article coaching et philosophie - Articles sur la phénoménologie - Article sur la phénoménologie - Articles sur les sciences humaines - Article sur les sciences humaines -  Coaching - Philosophie - Phénoménologie - Sciences humaines


 

 

 

 

 

 

ARTICLE MARS 2009

 

Sciences humaines et Phénoménologie

 par Norbert MACIA

 

 

« Mais qu'est-ce que nature, pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai grand'peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Blaise Pascal, Pensées, 126-93, Editions Lafuna.

 

 

1.Les sciences humaines.

 

La distinction sur laquelle repose la séparation entre sciences naturelles et sciences humaines est construite autour d'une différence fondatrice entre nature et culture. Cette différence instituée admet reconnaître, d'une part, les sciences relevant du domaine naturel (biologie, physique, physiologie...) et, d'autre part, celles s'intéressant à l'homme dans son rapport au monde (histoire, sociologie, psychologie...).

Cette différence -aussi- entre animalité, d'un côté, et, humanité de l'autre, fonde la culture comme résultat humain premier. « La culture est dans son sens premier agri-culture car l'homme ajoute à la nature, engraisse la terre, greffe des espèces, apporte sa marque spécifique par le travail. L'homme cultive la nature pour la mettre en valeur, la faire croître. Toute culture est donc médiation par l'homme de la nature. » Eléments de culture générale, Emmanuelle Huisman-Perrin et Thierry Leterre, La documentation française, CNED, 1994. p13

La culture possède également un autre sens, additionnel, « méta-culturel », qui est celui de « rajouter à soi à partir de soi ». L'enrichissement culturel est, en ce sens, enrichissement de la culture de soi à partir de la culture des autres ; et, enrichissement de la culture des autres à partir de la culture de soi.

« Nous sommes les autres ! » (henri Laborit).

« La culture au sens spirituel du terme est élévation et travail de l'âme. Se cultiver, c'est prendre son esprit pour un sol fertile et y faire germer des idées. Développée à son terme cette « culture » des idées devient « philosophie ». ibid. p15

Toute culture est donc médiation entre un matériau premier et l'homme. Les sciences humaines sont, non pas des sciences naturelles, mais bien des sciences culturelles parce que médiatrices : de soi à soi, de soi au monde, du monde à soi, de soi à soi.

La culture est aussi ce qui fonde la norme, la règle, la loi. Ainsi, les sciences naturelles ou humaines partagent dès lors le même objet : « dégager des généralités récurrentes, définir des concepts. »

Voici le sentiment de Robert Badinter, ministre de la Justice de 1981 à 1986, président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 et fervent défenseur de l'abolition de la peine de mort ; quant à son rapport à la norme: « La confection des lois m'a donné des plaisirs rares. Je me souviens toujours avec nostalgie de ces longues séances du comité de rédaction du nouveau Code pénal où des juristes d'horizons divers, réunis par une même communauté de valeurs et une culture identique, échangeaient avec vivacité des vues contradictoires qui s'achevaient dans une synthèse apaisée. Le Monde des débats, Les désillusions du ministre-législateur, Robert Badinter, n°27, juillet-août 2001. p24

En un sens différent, Claude Lévi-Strauss nous explique, dans Structures élémentaires de la parenté (1949), comment l'interdiction de l'inceste, tout en favorisant échanges et communication dans le groupe, fonde le passage de « l'état naturel » à « l'ordre culturel ».

Il s'agit toutefois, dans ces deux exemples, de la question de la pacification des relations entre les hommes. Il s'y agit aussi, en lieu et place d'oppositions entre nature et culture, de force de proposition, de relations : la seconde (culture) venant à présent favoriser le développement de la première. C'est parce que l'on consent au débat contradictoire, à la perception claire des rapports de forces, des enjeux, des intérêts, que notre nature humaine s'harmonise au mieux avec les nécessités, parfois contradictoires, d'une culture groupale. A savoir, une nécessaire promiscuité d'horizons différents.

Freud en parle en d'autres termes : « (...) le mot « culture » désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s'éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l'homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. » Le malaise dans la culture, Sigmund Freud, Editions PUF-Quadrige, 1995. p32

Effectivement, lorsque une ou plusieurs cultures se côtoient il arrive, bien assez tôt, que ce pose la question des limites et des frontières réactivant la nature animale en l'homme et la convoquant, par la suite, au tribunal culturel. L'actualité nous le rappelle quotidiennement. Or, c'est ce « procès culturel » qui amène les hommes à créer des instances d'arbitrage par la mise en place de règles (du jeu) communes.

La nature, sans doute de part son aversion pour le vide, permet aussi à la culture de se développer et c'est dans ce mouvement -de va et vient- entre nature et culture que les sciences humaines ont, à partir du XVIIIème siècle, symbolisé une certaine forme d'arbitrage et de norme.

Comment alors comprendre les sciences naturelles, pourtant élaborées par l'homme, en « relation » avec un monde fait de choses et d'êtres ? De même, comment comprendre les sciences humaines, objectivées de la même manière que le sont les sciences naturelles, alors même que celles-là relèvent principalement du domaine de la subjectivité, voire du romantisme, contrairement à celles-ci ?

Un objet d'étude ne reste-t-il pas, avant tout, un objet d'étude et non, précisément, un sujet ? Une loi, une norme, ne sollicite t-elle pas une mise entre parenthèses du sujet individuel au profit d'un groupe ?

La question du « territoire » des sciences, en général, celle des sciences humaines et sociales, en particulier, et, plus avant, celle des problèmes du rationalisme, de la distance entre sujet et objet, déjà posées par Descartes dans ses Méditations, interrogent la métaphysique et la philosophie : « Ainsi toute la Philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la Physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la Médecine, la Mécanique et la Morale. »

Jean-François Dortier, intitule son avant-propos au dictionnaire qu'il a dirigé (Le dictionnaire des sciences humaines, Editions Sciences humaines) : « Les sciences humaines sont parmi nous ». Plus loin, il nous parle de « rencontres et ouvertures », de « dictionnaire humain des sciences humaines ». Goethe y fait également une apparition : « Grise est la théorie, vert est l'arbre de la vie ».

 

 

2.Des sciences humaines à l'Homme (exemples).

 

1.Freud et la psychanalyse ou une conception de l'« Homme-nature ».

La psychanalyse est une discipline clinique de l'exploration des phénomènes inconscients mise au point par Sigmund Freud (1856-1939), médecin-neurologue, dans le cadre de ses recherches en médecine, à partir des travaux sur l'hystérie et l'hypnose de Jean-Martin Charcot (1825-1893), fondateur, avec Guillaume Duchenne, de la neurologie moderne.

La psychanalyse propose trois grands axes de réflexion.

1)un corpus de théories issues de l'expérience analytique participant à l'élaboration de l'appareil psychique.

2)une méthode d'investigation des états psychiques.

3)la cure psychanalytique qui, utilisant le processus de la libre association d'idées, s'intéressera progressivement au « désir inconscient à l'œuvre dans la condition humaine ».

A noter, toutefois, que la pratique de la psychanalyse par Freud semblait être quelque peu différente de ce que sa théorie -au sens stricte- préconise. Au sujet de cet « écart existentiel », le lecteur avisé pourra se reporter au livre du psychiatre suisse Médard Boss « Psychanalyse et Analytique du Dasein ».

« Dans Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique, Freud écrit : « Nous donnons le nom de psychanalyse au travail qui consiste à ramener jusqu'au conscient du malade, des éléments psychiques refoulés », et dans la page qui suit, il donne la fameuse analogie entre psychanalyse et analyse chimique : « Nous avons analysé le malade, c'est-à-dire que nous avons décomposé son activité psychique en ses parties constituantes, pour ensuite isoler chacun des éléments instinctuels ». Cité par Roger Muchielli in Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-struturale, Editions Dessart, Collection psychologie et sciences humaines, 1967. p13

Freud invente un mode opératoire, qui n'est pas sans rappeler le travail du chimiste en laboratoire, consistant dans l'isolation des diverses composantes d'un ensemble dans le but d'établir un diagnostic précis.

C'est aussi dans l'analyse des différentes manifestations du Ça, prises isolément, (lapsus, actes manqués...) via le médium du Moi et les expressions du Sur-Moi, que Freud définira la pathologie dont est atteint le « patient-homme » qu'il aura devant lui, et requalifiera ainsi ce dernier.

Il s'agit d'une nouvelle conception de l'Homme comprise, d'une part, entre le joug de l'inconscient, l'empreinte de la pulsion naturelle et, d'autre part, la relation entre patient et psychanalyste.

 

2.La clinique rogérienne ou une conception de l'« Homme-holistique ».

Carl Rogers (1902-1987) publie son oeuvre maîtresse sous forme de recueil de textes, Le développement de la personne, entre 1951 et 1961. De formation théologique puis psychologique, il prendra ses distances avec la psychanalyse et le béhaviorisme pour forger sa propre approche, fondée sur la « non-directivité » et la « centration sur la personne ».

Les deux mots clés du titre de son ouvrage renvoient à une idée de « développement » qui « implique un processus orienté vers la croissance », ainsi qu'à « personne » qui suppose une « idée de globalité ». L'Homme est pensé de manière holistique, non séparable, non programmable.

Ce regard holistique est également teinté d'optimisme (growth forces), puisque Rogers par du principe que « l'individu est fondamentalement digne de confiance et qu'il possède en lui les ressources nécessaires à son développement ». Bibliothèque idéale des Sciences humaines, hors-série n°42, p21

L'hypothèse centrale de Rogers est qu'il existe, dans l'être humain, une tendance naturelle à l'actualisation : c'est à dire un « double processus de croissance » différenciant, d'une part, le développement organique et fonctionnel de la personne, et d'autre part, l'intégration des expériences vécues.

De fait, Rogers pense « qu'apprendre par soi-même vaut mieux qu'accumuler des connaissances. A ses yeux, l'expérience personnelle est « l'autorité suprême », elle est à la base de l'apprentissage. » Bibliothèque idéale des Sciences humaines, hors-série n°42, p21

Ce processus de croissance est entravé dès que les sollicitations de l'environnement proche (famille, relations sociales et professionnelles...) viennent s'opposer à la croissance de l'individu. Il y a alors une contradiction entre l'intégration des expériences vécues et les réponses du milieu extérieur qui vont solliciter abusivement le Moi de la personne et rompre son unité. C'est ainsi que prend forme, selon Rogers, la pathologie mentale.

On assiste alors « à la mise en place de mécanismes de défense » qui vont prendre corps au travers de deux modes de fonctionnement : la déformation de la réalité, afin que la personne puisse préserver l'image qu'elle a d'elle même (je suis quand même quelqu'un de bien ), et la négation de la réalité lorsque le sentiment ressenti ne convient plus du tout.

L'objectif de la thérapeutique rogérienne est donc de relancer le processus d'actualisation de la personne, au travers d'une « attitude facilitante », chaleureuse et empathique de la part du thérapeute.

La mise en place par le thérapeute, au travers du processus d'actualisation, d'une « écoute inconditionnellement positive » va autoriser l'émergence « d'un sentiment d'acceptation profonde de soi chez le sujet. » C'est cette reconnaissance profonde de soi qui est au centre de la thérapie rogérienne, et qui vise donc une réunification de la personne.

Ainsi, le mode opératoire repose sur 3 conditions de base nécessaires et incontournables de la part du thérapeute :

1)l'acceptation inconditionnelle de l'autre, qui pose la question de la maturité du thérapeute (Comment ne pas juger ? Comment créer un climat de confiance ? Comment éviter le piège de l'ambiguïté ? ...).

2)la congruence, (ou être dans l'authenticité relationnelle). C'est à dire capable d'être à tout moment au contact de ses sentiments profonds pour pouvoir être au plus près des sentiments de l'autre.

3)l'empathie, c'est à dire être capable de « pénétrer dans le monde des perceptions, des sentiments, des représentations du client » afin d'en comprendre le fonctionnement et la logique interne.

« L'originalité de la thérapie de Rogers réside dans son orientation affective plus qu'intellectuelle (...) ». Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-struturale, Roger Muchielli, Editions Dessart, Collection psychologie et sciences humaines, 1967. p22

A noter que Rogers n'utilise pas le terme « patient », ce dernier est remplacé par celui de « client ». Ce point de détail est intéressant en termes de rapports à l'autre et au monde et, puisque les sciences humaines prolongent leurs extensions jusqu'à la linguistique, nous offre l'occasion du détour par les mots eux-mêmes.

Le terme « patient » provient du latin patiens, patientis, et dans son sens premier d'adjectif, caractérise une personne « qui a de la patience », « qui ne se lasse pas », « qui sait attendre ». Dans son sens second de nom commun, cette même personne est celle « qui subit ou va subir une opération chirurgicale ; personne qui est l'objet d'un traitement, d'un examen médical.»

Le terme « client » provient, quant à lui, du latin cliens, clientis, ce qui dans son sens premier renvoie, dans l'antiquité romaine, au « Plébéien qui se mettait sous la protection d'un patricien appelé patron. » Le Patricien étant, dans l'histoire romaine, une « personne qui appartenait, de part sa naissance, à la classe supérieure des citoyens romains, et jouissait de nombreuses prérogatives. »

 

3.L'Analyse existentielle (Daseinsanalyse) ou une conception de l'« Homme-transcendantal ».

La Daseinsanalyse est une pratique d'analyse existentielle. Elle est, pour le philosophe Henri Maldiney : « (...) l'analyse des dimensions selon lesquelles un homme existe ».

Elle fut créée par Ludwig Binswanger (Psychiatre) et Roland Kuhn (Psychiatre) dans les années 40 à partir des travaux de la phénoménologie, plus particulièrement ceux de Edmond Husserl et Martin Heidegger.

« Le projet d'une phénoménologie, dit Binswanger, « comporte d'abord la volonté de renoncer à ce que Flaubert appelle la rage de conclure : il s'agit de renoncer à ce besoin passionné de tirer des conclusions, de se former une opinion, un jugement, besoin inscrit en nous par une formation intellectuelle unilatéralement naturaliste », car cette orientation intellectualiste a pour premier effet d'interdire la compréhension des phénomènes humains ». Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-struturale, Roger Muchielli, Editions Dessart, Collection psychologie et sciences humaines, 1967. p28

La compréhension des phénomènes humains s'obtient, dans la Daseinsanalyse, par une approche de la réalité humaine entendue comme un être-ensemble (Mitsein).

Qu'est-ce que le concept de réalité-humaine englobe dans la proposition daseinsanalytique ?

Tout d'abord, une différence majeure qui est à la base de la pratique opératoire entre la notion de Moi freudien et la notion de Soi jungien. Cette dernière tend à être plus universalisante, de part son apparition dans le bouddhisme Zen.

Le Soi, contrairement au Moi, va de la nature à l'esprit, intègre des notions de forces vitales et cosmiques (également présentes dans la philosophie orientale) et fait appel aux concepts de re-naissance, de présence et de transcendance.

« Le Soi, c'est l'autre ou les autres et non pas seulement le Moi. L'individuation n'exclut pas le monde mais l'inclut ». ibid. p34

Réalité-humaine signifie donc « faire état et usage de sa propre présence dans le rapport à l'autre ». L'Homme pris dans sa totalité, sa complexité, mais aussi pris dans ses possibilités en devenir, n'est ni séparable d'un Tout, ni dissociable intrinsèquement. C'est donc bien des dimensions du pouvoir-être dont la Daseinsanalyse s'occupe.

L'Analyse existentielle s'est forgée dans la phénoménologie qui, au travers de l'œuvre du  philosophe allemand Wilhelm Dilthey (1833-1911) trouve une proposition de compréhension des comportements humains non déterministe et non causale. De sorte que, les comportements ne sont pas à relier au passé de l'individu mais bien au contexte vécu présent dans lequel celui-ci éprouve son quotidien.

« (...) comprendre par le contexte, laisser paraître le contexte, tout le contexte, pour saisir la signification de quelque aspect humain que ce soit, car la signification n'est pas dans la connaissance des causes mais dans la rapport à l'ensemble actuellement donné, qu'il s'agit d'abord de décrire. » Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-struturale, Roger Muchielli, Editions Dessart, Collection psychologie et sciences humaines, 1967. p35

Mode opératoire descriptif à contrario d'un processus explicatif.

Il se joue, en fait, en toile de fond des sciences humaines, un affrontement idéaliste entre deux conceptions majeurs de l'Homme qui ont prédominé au XIXème siècle, et régenté, à partir de là, chacune à leur manière, le territoire ouvert par le champ des sciences humaines.

« Deux conceptions de la psychologie s'affrontent en cette année capitale de son histoire, l'une héritière de Herbart qui dès 1824 avait récusé la liberté de l'esprit, plaidé pour un déterminisme des motivations inconscientes, appliqué à la psychologie la terminologie de la physique,...l'autre inaugurée par Dilthey qui définit une méthodologie originale pour toutes les sciences humaines, celle qui doit « décrire un ensemble qui est toujours donné primitivement, comme la vie même »,...l'analyse de cet ensemble consistant non pas à chercher ses éléments dans une perspective causaliste, mais à les comprendre par leur contexte et par rapport à l'ensemble ». ibid. p12

 

 

3.La phénoménologie de Edmond Husserl.

 

La phénoménologie du philosophe et mathématicien allemand Edmond Husserl (1859-1938) fondée à partir des années 1900 se donne pour but assigné de « contempler l'essence des choses » en « faisant varier systématiquement l'objet dans l'imagination ».

Cette visée singulière est appelée intentionnalité par Husserl, son champ d'application s'étend de l'objet à l'homme, puis de l'homme au monde.

Le postulat de départ consiste à s'en tenir aux phénomènes, seule réalité dont nous disposons, en les décrivant tels qu'ils se montrent à nous sans tenter une explication dans un cadre théorique ou référentiel.

Il s'agit du premier principe de la phénoménologie que Husserl appelle époché ou « acte de suspension du jugement ».

Cette notion empreinte de tradition philosophique grecque et utilisée, plus particulièrement, par les sceptiques, troque la capacité de jugement par l'art du doute.

« Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, de quelque manière que ce soit, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu'il y a dans les objets et les raisonnements opposées, nous arriverons d'abord à la suspension de l'assentiment, et après cela à la tranquillité », Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 8.

Cette « mise entre parenthèses » de l'attitude naturelle consiste en une suspension du jugement et donc de ce qui est vu et perçu par la conscience comme extérieur à elle, c'est-à-dire : le monde.

Cette suspension du jugement n'a pas pour but de nier ou de douter (fondamentalement) du monde, mais bien plus de faire un effort de « non-classement » afin de laisser apparaître un autre réel : le réel-phénomène.

« (...) Voici le monde, pris dans sa totalité, posé selon l'attitude naturelle, réellement découvert par le moyen de l'expérience : nous l'avons accueilli « en nous affranchissant totalement de toute théorie », tel qu'il se donne réellement dans l'expérience et reçoit légitimation de l'enchaînement des expériences ; ce monde maintenant n'a plus de valeur ; il nous faut le mettre entre parenthèses sans l'attester, mais aussi sans le contester. » Idées directrices pour une phénoménologie, Edmund Husserl, traduit par Paul Ricoeur, Editions Gallimard, Collection Tel, 1950.

Au travers de cette éidétique (l'eidos étant « le caractère commun à plusieurs choses particulières, qui ne se donne plus à la vue sensible mais à l'intuition intellectuelle ») qui permet un scepticisme psychologiste, la science, qui construit ses symboles pour en revêtir le monde, se trouve questionnée dans ses principes constituant, c'est-à-dire dans les « modes de relations constantes permettant l'action ».

« La vérité mathématique se trouve elle-même définie selon le référentiel d'axiomes choisis au départ. Toutes ces thèses convergent dans le scepticisme. » La phénoménologie, Jean-François Lyotard, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2007. p10

Ainsi, la notion de vérité qui concerne la réalité des choses du monde est remise en question, puisque -celle-ci- qui concerne le monde naturaliste ou intellectualiste est composée des théories fabriquées intellectuellement et posées sur le monde tel qu'il se donne à voir.

Cependant ce scepticisme, à l'égard des sciences naturelles et humaines, est lui-même remit en question car ce dernier reposerait sur l'empirisme.

L'empirisme consiste dans : « (...) l'affirmation que l'expérience est seule source de vérité pour toute connaissance : mais cette affirmation doit être elle-même mise à l'épreuve de l'expérience. Or l'expérience, ne fournissant jamais que du contingent et du singulier, ne peut offrir à la science le principe universel et nécessaire d'une affirmation semblable. » La phénoménologie, Jean-François Lyotard, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2007. p11

Le scepticisme ne peut donc pas être compris exclusivement en référence à l'empirisme, tout comme l'empirisme ne peut pas être compris exclusivement en référence à lui-même.

Au même titre, la conscience (ou Ego) est transcendantale. C'est-à-dire que celle-ci dépasse son propre mode d'être explicatif et rationaliste pour apparaître comme ordonnatrice des différentes significations données et créatrice exclusive de sens.

Cet ego n'est pas non plus que subjectif, car dans ce cas précis il nous laisserait -dans une vision solipsiste du monde- seuls face à notre réalité, occultant ainsi la réalité du monde.

L'ego husserlien conçoit que le monde ait sa propre réalité, qu'il s'agit de dévoiler par une conscience de soi transcendantale.

« L'existence réelle du Monde, sa transcendance, est inséparable de l'existence d'une subjectivité transcendantale dans laquelle se constituent tout espèce de sens et toute espèce de réalité ». Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-struturale, Roger Muchielli, Editions Dessart, Collection psychologie et sciences humaines, 1967. p42

Ainsi, les courants d'informations que nous percevons au travers de nos sens et notre raisonnement sur ces informations ne sont pas une même et unique chose. Notre raisonnement objectif devient, précisément, objectif lorsque « par » et « dans » ce flux d'informations subjectif, nous raisonnons.

Cette « saisie » du subjectif par l'objectif peut aboutir, soit, à un raisonnement vrai, soit, à un raisonnement faux. « Le raisonnement vrai est universellement valable, le raisonnement faux est entaché de subjectivité, donc intransmissible. De même un triangle rectangle possède une objectivité idéale, en ce sens qu'il est le sujet d'un ensemble de prédicats, inaliénables sous peine de perdre le triangle rectangle lui-même. » La phénoménologie, Jean-François Lyotard, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2007. p11

Ce qui caractérise l'essence de l'objet « triangle », son objectivité idéale, est sa convexité.

Mais en poussant la logique un peu plus loin, ce que fera Husserl à partir du tome II des Recherches logiques, on aboutit au constat que ces objets mathématiques idéaux sont eux-mêmes, comme le fait remarquer Jean-François Lyotard, des objets « déductibles à partir d'axiomes ».

Or, qu'est-ce qu'un axiome, si ce n'est « vérité indémontrable mais évidente par elle-même » ? Un fondement ou un principe, à partir duquel un raisonnement se construit.

Ainsi, Husserl étend sa théorie de l'essence aux domaines de l'empirisme et de la perception.

« (...) par exemple la couleur [d'un mur] peut-elle être saisie indépendamment de la surface sur laquelle elle est « étalée » ? Non, puisque une couleur séparée de l'espace où elle se donne serait impensable. Car si, en faisant « varier » par l'imagination l'objet couleur, nous lui retirons son prédicat « étendue », nous supprimons la possibilité de l'objet couleur lui-même, nous arrivons à une conscience d'impossibilité. Celle-ci révèle l'essence. » La phénoménologie, Jean-François Lyotard, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2007. p11

Le « procédé de la variation imaginaire » nous ouvre à l'essence même de l'objet. C'est-à-dire ce qui le fonde comme invariant malgré les variations diverses. Car à défaut, l'objet reste un « quelque chose quelconque ».

La variation imaginaire se fonde « arbitrairement » en fonction de « l'évidence actuelle » doublée d'une permissivité vécue (« je peux » ou « je ne peux pas »).

L'essence s'expérimente par une donation originaire dans et par une intuition vécue : la « vision des essences ». Il s'agit de « ce en quoi la « chose même » m'est révélée ». Ceci dispose l'empirisme comme partiellement insuffisant pour fonder la phénoménologie, puisque l'expérience seule ne peut suffire mais le crédibilise, par ailleurs, par le fait propre de l'expérimentation.

L'expérience comme seul fondement de la connaissance ne suffit pas, car il y manque, nous dit Husserl, l'examen de la conscience. Il y a donc bien  « préjugé empirique », mais il y a notamment retour « aux choses mêmes », c'est-à-dire « conscience donatrice originaire » comme « ultime source de droit pour toute affirmation rationnelle ».

 

Ouverture, si ce n'est, à l'horizon de la « science éidétique » ou science des essences. Horizon des essences et formes intuitives mais aussi retour à l'homme, au travers son « humanitude », son pouvoir-être, sa capacité à transcender l'« effectif » en « possible ».

Toute « science humaine » est une science de l'être car comment penser l'humain sans penser qu'il « est » ? Toute ontologie, tout « discours sur l'être », est discours sur les essences car comment penser l'être sans penser l'invariant en lui ?

Au final, que sont les sciences humaines ?

Une forme de discours sur l'homme, sur l'humain, sur l'histoire de l'homme, sur l'histoire de l'humain, mais parfois, aussi, une forme d'enfermement de l'homme sur son histoire humaine. Un discours normatif, parfois à l'extrême, sur la normalisation des normes. La notion même, d'« enfermement » demeure tout aussi discutable à l'endroit d'une saisie de ce que serait l'ouvert. « Enfermés dehors » rétorquerait le talentueux Albert Dupontel. Nous avons, généralement, une idée préconçue et superficielle des choses, des êtres, de l'ouvert, du clos... Ne dit-on pas de quelqu'un qu'il est « ouvert » sans même en comprendre le sens ? Preuve, si ce n'est... tout en surface !

Rares sont ceux qui s'embarquent pour une « traversée des apparences », sans doute sous-prétexte de tromperie, alors même que c'est nous qui nous trompons à nous mêmes et non les apparences. Inauthenticité dira Heidegger, car la facticité fait partie de l'être-homme, elle l'oblige.

Si être « enfermé » à l'intérieur d'une réalité, d'une relation à l'autre ou aux autres, d'une discipline scientifique ou philosophique, d'une profession, est, ou peut être, une réalité en soi ; que serait alors la réalité « ouverture » au cœur même de ces réalités ?

Comment penser l'ouverture de l'homme, en l'Homme ? Comment penser les limites, les frontières, les imperfections, les interstices, les impossibilités, les possibilités, les transpossibilités,  entre toutes les réalités attenantes disposées sur le chemin de l'Homme ?

 

 

« Peut-être nous faudrait-il apprendre que l'imparfait est une autre forme de la perfection : la forme que la perfection assume pour pouvoir être aimée. » Roberto Juarroz . Poésie verticale, Editions Fayard, Collection Points, 1989, Quatrième de couverture.

 

 

 

 

 

 

 

© A.p.a.c.s.e 2009 - Reproduction et utilisation interdites sans autorisation